Ce n’est pas nouveau mais les récents événements font que cette problématique revient au premier plan : le rapport, au mieux ambigu, que j’entretiens avec mon corps.
D’un côté je me sens très souvent lâchée, abandonnée par lui, il est celui qui fait défaut, qui faillit à la tâche. D’un autre côté, il me faut bien lui reconnaitre son statut de gardien de certaines mémoires – qu’elles soient visibles ou invisibles –  et un côté diablement résistant pour ne pas dire increvable. C’est comme s’il portait toutes mes contradictions en somme.

Il y avait un miroir dans la salle de bains de la chambre d’hôpital. Un grand miroir. Un dans lequel, quand j’ai enfin pu me lever, j’ai croisé mon reflet. Plus rien à voir avec un corps de femme enceinte, je m’étais transformée en l’une des nanas de Niki de Saint Phalle, version livide. Enflée, la peau dure comme une cuirasse que j’aurais renfilée très vite… Un œdème sur pattes. Les bras, le ventre, tout le corps tellement enflé qu’au sortir de la douche je peux seulement m’essuyer le torse et le ventre, tout doucement pour ne pas réveiller l’hématome.
Juste avant ça, j’étais confinée au lit. Sûrement aussi enflée, peut-être davantage. Et incapable même de me laver, d’aller aux toilettes. La sonde d’abord, et puis plus tard le bassin. Aussi peu autonome dans les soins à apporter à mon corps que mon fils de quelques jours à l’étage au-dessus. L’horrible dépendance. L’humanité sans faille des personnes qui viennent essuyer les fesses de cette femme de 37 ans impuissante sur son lit. Comme j’ai détesté ce corps trop faible qui m’imposait d’avoir besoin d’assistance.
Aujourd’hui, je n’ai pas reperdu le poids pris pendant la grossesse, juste celui du bébé et de quelques uns de ses « accessoires ». Neuf mois pour le prendre, neuf mois pour le perdre paraît-il. J’ai désenflé par contre. Je saigne toujours et mon ventre est vide. On dirait malgré tout quand je suis habillée celui d’une femme enceinte de quelques mois. Ca passera, je sais. Je sais aussi que je garderai les nouvelles vergetures venues s’ajouter aux vieilles compagnes, et également ce tablier – taille XL désormais – qui pendouille sur ma culotte, sauf à avoir recours à la chirurgie. Je ne sais pas à quoi ressembleront mes seins après (après… l’allaitement certes, mais surtout après la perte des 15 à 20 kilos de « surpoids ») je pressens qu’ils seront… vides eux aussi. Je ne me reconnais pas vraiment dans la glace. Je sais, pour l’avoir déjà fait, que je vais pouvoir remodeler, muscler, tonifier dès que mon état me permettra de faire du sport. Pour l’heure, je dois faire avec la fatigue et les limites qu’il m’impose une fois de plus.

D’un côté j’arrive à honorer ce corps, pour ce qu’il a vécu et parfois enduré, pour ces cinq enfants qu’il a accueilli et fait grandir. De l’autre je n’arrive pas à m’y sentir pleinement reliée, à me reconnaitre, moi, quand je le vois.
Relire Dianne Sylvan et The Body Sacred peut sans doute me faire du bien. Sûrement aussi les témoignages publiés depuis fin août sur Le corps des femmes. Mais je ne sais pas ce qu’il faudrait pour qu’enfin je cesse d’osciller entre haine et presque-amour. Que je ME ressemble dans ce corps de femme.

2 réflexions au sujet de « Pas si sacré »

  1. Ton billet est émouvant et touchant.

    Pour t’avoir massée juste avant ta grossesse, tu peux t’assurer que ton corps était celui d’une femme, mère qui a porté la vie, mais qu’il te ressemblait. Et qu’il était beau.
    9 mois pour non pas perdre mais revenir à l’image de celle qu’on est désormais, c’est un délai nécessaire, à patienter. En attendant, prends bien soin de toi surtout.

    Bises

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*
Site web