Inutile de revenir sur la poche des eaux rompue bien avant le temps prévu (alors que j’ai toujours accouché pile poil à terme), sur le travail qui ne se déclenche ni spontanément ni avec un peu d’aide (relative, car utérus cicatriciel, tout de même).
J’ai accepté et j’accepte cette seconde césarienne: toutes les cartes à jouer avant d’en arriver là l’ont été, pas d’amertume, pas de regret, pas de « si seulement »…
Pourquoi a-t-il fallu en arriver là, pourquoi cette césarienne alors qu’après deux voies basses je pensais cette page définitivement tournée, je n’en sais rien et je doute d’avoir un jour la réponse. Réponse qui d’ailleurs ne m’importe pas plus que ça : je n’ai pas besoin de comprendre pour être en paix.
Une petite voix me souffle tout au fond de moi qu’il fallait de toutes façons qu’il en soit ainsi, sinon, tout ce qui s’est joué et dénoué juste après n’aurait pas pu l’être. La même petite voix qui me chuchote encore plus doucement que c’était sans doute le seul moyen, certes un tantinet extrême, pour que je touche du doigt certaines choses me concernant. Le temps me dira si cette voix s’affermit ou pas…
Elle s’est bien passée, cette césarienne, j’ai même plaisanté avec l’obstétricien qui s’extasiait sur ma première cicatrice.
De cette première fois, j’avais oublié les bras en croix, attachés. Il y a sans doute des choses qu’il vaut mieux oublier.
C’était une surprise, alors ils ne disent rien du sexe du bébé en le sortant de mon ventre. Je l’entends à peine pleurer, il a l’air tout paisible, il est enveloppé et la première chose qu’on me montre de lui, c’est son sexe. Au temps pour nos intuitions de parents, au temps pour les statistiques aussi : absolument personne tout au long de cette grossesse ne nous aura prédit un bébé de ce sexe-là, mais il faut que je me rende à l’évidence, c’est un petit garçon qui vient agrandir la tribu. Un seul prénom masculin nous était venu pendant la grossesse : à rencontrer enfin ce petit bonhomme, je sais que c’est bel et bien le sien.
On le tient contre moi, pas longtemps, il fait froid au bloc. Je sens son odeur de bébé, à la fois salée et sucrée mais moins forte que pour mes bébés nés par voie basse. On l’emmène rejoindre son Papa, avec qui il restera en peau à peau le temps que je sorte de la salle de réveil. Tout est prévu pour que si je ne suis moi pas là, ce petit bonhomme ne soit pas livré à la couveuse ou à des soins prodigués par des mains étrangères. Ca aussi, ça m’aide à être sereine quant à cette césarienne : je ne suis pas là, mais son père est là.

Salle de réveil. Je somnole plus ou moins, c’est que je n’ai pas dormi ou si peu depuis près de 48 heures. J’ai soif. L’anesthésiste lit dans mes pensées ou dans mon mouvement de langue sur mes lèvres sèches et me propose un peu d’eau. Je bois. Et je vomis peu après. Le froid. J’avais eu l’expérience en thérapie de ce grand froid venu des os que rien ne réchauffe. C’est presque pareil là : un froid terrible, qui prend toute la place, un froid qui ronge. On me réchauffe à coup de soufflerie sous les couvertures. Je grelotte. Des coups de fil sont passés, j’entends l’anesthésiste dire à la sage-femme qu’E. a dit qu’il fallait commencer le protocole hémorragie.
Uh oh, ça sent pas bon ça, fait la petite voix dans ma tête.
Impossible de bouger, à peine l’énergie de parler, je suis à la fois là et pas là et l’équilibre est fragile. Rester consciente.
C’est pas possible, les pertes pendant la césarienne n’expliquent pas ça.
Ok, donc ça saigne et ils ne savent pas où.
Un coup d’échographie, rien dans l’utérus qui est « sec ». Tout part sans doute à l’intérieur puisque nulle part on ne voit quelque chose. Rétro-péritoine.
Les poches arrivent pour la transfusion. Le SAMU est en route aussi pour me transférer au CHU en vue d’une embolisation. J’arrive à peine à dire que j’ai bien entendu et compris tout ce qu’on m’explique. C’est quelque chose qui me frappera d’ailleurs tout au long : même dans l’urgence du moment, toujours on s’adressera à moi pour me dire ce qu’il se passe, ce qu’on est en train de faire.
Mon bébé et son Papa descendent en salle de réveil.
Là, ça pue vraiment, elle fait la petite voix dans ma tête.
Ca sent le « on sait pas si on vous la ramène, hein, alors aucazou hein… », elle rajoute.
Un moment à trois trop court, un où on est clairement tous les deux complètement flippés mais où personne ne dira rien parce que ça ne servirait à rien d’autre qu’à donner corps à ce qu’on ne veut pas voir arriver.
L’équipe du SAMU arrive, ils se présentent, on se croirait presque dans un salon mondain.
Passage du lit maternité qui ne se baisse pas plus que ça jusqu’au brancard. C’est pas que ça me fasse mal, mais ça brasse terriblement. Jamais d’ailleurs je n’aurais mal. D’une certaine façon j’aurais préféré, il m’aurait été plus facile de me sentir encore vivante si j’avais eu mal quelque part à la place de ce brouillard cotonneux que je sens partout.
Les plafonds des couloirs défilent jusqu’au camion du SAMU. Le plafond du camion que je verrai tout le long. Ils discutent, téléphonent. C’est la première fois que je monte dans un camion du SAMU. Le chauffeur doit ralentir le temps de poser une nouvelle voie. Hemocue. Pas exactement le résultat attendu. Les trois voix se superposent, j’essaie de rester attentive à ce qu’il se dit. Me rappeler qu’on est dans la nuit de vendredi à samedi, que vendredi on était le 4 novembre, que mon fils est né à 22h18, que je suis dans le camion du SAMU.
Elle a une famille.
Ca me glace en même temps que ça me fait du bien. Une petite phrase qui veut à la fois dire que ça va mal mais aussi qu’eux feront tout ce qu’ils peuvent.
Ca pisse quelque part à l’intérieur, le but du jeu c’est si possible de compenser les pertes en attendant d’arriver au CHU et là, de colmater les brèches.
Un nouveau culot passe.
C’était le mois de février… réminiscence des années 80. Réminiscence à la con. Et puis c’est Achille, pas Jason.
Du coton un peu partout, engourdie. Le cerveau qui patine. Un nouveau doigt piqué. Hemocue à nouveau.  Encore en baisse.
C’est rien de dire que j’ai peur. Je ne veux pas… Non, je ne veux même pas me dire ce dont j’ai peur. Si je le dis, ça va arriver. Ce que je veux, plutôt. Rester là, ici maintenant, une minute après l’autre. Garder une oreille sur ce qu’il se dit. Noter qu’ils ont bien conscience de transfuser du O négatif à une personne O positif et que donc ça doit pas être grave que le rhésus soit différent.
Le bazar qui encombre toujours l’appartement. J’ai pas encore fini de ranger.
Une litanie de prénoms. Ceux dont je sais qu’ils sont là pour moi, ceux pour qui j’ai envie de rester là. Comme des perles que j’enfile sur un fil solide. Un fil qui me tient. Tout ce qui n’est pas censé être ouvert doit se refermer. Les prénoms. Comme une ancre. Tout ce qui n’est pas censé être ouvert doit se refermer. Je n’ai pas trouvé mieux que ça à répéter. Je ne veux pas prononcer le mot hémorragie de toutes façons. Tout ce qui n’est pas censé être ouvert doit se refermer. Tout ce qui n’est pas censé être ouvert doit se refermer. Tout ce qui n’est pas censé être ouvert doit se refermer.
Je les entends préparer mon arrivée au CHU. Refaire le point sur la chaîne d’événements jusque là. J’entends, mais je suis loin. J’entends, ça pourrait me concerner ou pas. Mon corps est tellement fatigué. Comme en plomb sur le brancard. Il y a mon corps qui est là, et puis il y a moi et c’est comme si on était deux choses séparées. Dans mon corps, c’est lourd, c’est froid, c’est plein de coton qui assourdit et ralentit tout. Mais moi j’arrive toujours à penser.
Les prénoms. Tout ce qui n’est pas censé être ouvert doit se refermer. En boucle. Avec toujours le « visuel » qui accompagne.
Une trentaine de kilomètres pour le transfert. Je ne sais pas combien de répétitions ça fait. Je m’applique à bien refermer visuellement, que les mots ne soient pas que des mots vides de sens à force d’être répétés. Ca tient la peur à distance, enfin, ça m’évite de lui laisser prendre toute la place parce que je le sens bien qu’elle est là, pas bien loin. Mais si je la laisse me pétrifier, je ne fais rien. Et si je ne fais rien, ça va continuer à pisser, à pisser jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien.
L’autoroute, l’arrivée en ville avec les lumières que je devine plus que je ne les vois.
On passe le long des quais et puis on arrive au CHU. D’autres couloirs interminables après le froid de dehors que je sens comme une curiosité du petit matin. Des ascenseurs.
Il paraît que mon état est maintenant assez stable pour prendre le temps d’un scanner. Dans ma tête, j’arrive encore à faire des phrases. Pas en vrai. Encore une fois, mon corps qui me lâche. Trop compliqué, trop dur, pas assez de souffle pour parler. Mais l’infirmier comprend ce que j’essaie de dire avec mes deux mots et me rassure en me disant que le scanner n’est pas fermé et que ça va aller et qu’ils sont juste à côté et qu’ils peuvent me parler si j’en ai besoin.
Ca a saigné.
Beaucoup.
Assez pour former un « bel hématome ».
Ca a saigné.
Ca ne saigne plus, pour le moment.
Tout ce qui n’est pas censé être ouvert s’est refermé ?
On est le 5. Faut que je pense à payer le loyer.

5 réflexions au sujet de « Tout ce qui n’est pas censé être ouvert… »

  1. Gorge sèche, mains qui tremblent, yeux qui piquent. Ton post fait mal. Mon Dieu………………………………
    J’ai failli t’en reparler ce matin, du loyer à payer ce jour-là………………………….
    J’ai pas de mots, mais je crois que tu sais

  2. Ouuuffffff….. j’en tremble…
    PZ4 est magnifique, sa maman est une héroïne….

    Plus de coton… de la chaleur de nous pour t’entourer maintenant.

  3. La peur fût très intense, mais la peur retrospective à ta lecture l’est encore plus.

    Ce n’est pas Jason et on n’est pas en février, il ne peut rien arriver aux filles de la Déesse. You rock Sister !!

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